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08/11/2006
STAMPA - Télérama, Xavier Lacavalerie (Parigi 08/11/2006)
Napoli, furie et mélancolie
Depuis trois ans, le Neapolis Ensemble ressuscite les chants populaires de Naples, restituant toute leur force subversive. Loin des roucoulades pour touristes. La chanson napolitaine ! Difficile de s’y retrouver, entre ces ténors dodus poussant leur « O sole mio » avec des chatteries de gandin, ces racleurs de mandoline susurrant la romance pour touristes en goguette ou ces maniaques de l’authenticité, égarant leur guitare et leurs roucoulements dans un folklore purement imaginaire. Sans parler des autres, pire encore, les musicologues, qui « musiquent z’à l’ancienne », dissertent doctement sur le rythme de la tarentelle ou sur la place de l’ornement dans une canzonetta d’un village vésuvien pour exécuter dans la foulée de jolies mélodies aseptisées, indolores et sans saveur. Mais qu’importe, puisque le business, lui, y trouve son compte. Si quelqu’un est profondément agacé par cette tambouille autour de la tradition musicale napolitaine, c’est bien Ciro Costabile. Producteur et organisateur de concerts, ce Napolitain de souche, âgé d’une quarantaine d’années, a concrétisé un vieux rêve : il a fondé, en 2003, un groupe, le Neapolis Ensemble, portant emblématiquement le nom (neapolis = nouvelle ville) de Naples au temps de la présence grecque. « Comme une réponse à ce tout et n’importe quoi qu’on nous inflige en guise de musique authentiquement locale », glisse-t-il, ambitionnant de « décaper ces cartes postales et tous les vieux clichés entourant Naples et son folklore ». Le répertoire proposé par le Neapolis Ensemble est composé de chants traditionnels de la Campanie ou des Pouilles et des deux danses de la région : la fameuse tarentelle, danse à trois temps, originaire de Tarente, dont on disait qu’elle avait pour vertu de guérir les malheureux piqués par l’araignée tarentule, et la villanèle, au rythme binaire, danse par essence villageoise (le mot vient de vilano, vilain, paysan). Pour l’explorer, l’orchestre utilise aussi bien des instruments anciens – le violoncelle, instrument savant, dont la présence prouve à quel point la musique napolitaine est inclassable – que des instruments typiquement populaires, comme les tambourins, une incroyable panoplie de percussions (fouet, sonnailles, crécelles, gongs), l’incontournable mandoline, les guitares et les mandores. Mais comment faire vivre au présent ce répertoire sans le dénaturer, sans l’enjoliver ou le figer au nom d’on ne sait quels canons esthétiques ? Comment lui rendre à la fois sa légèreté et sa gravité afin de rappeler sa première raison d’être : un instrument de lutte sociale doublé d’un divertissement populaire aidant à affronter la dureté du quotidien ? Tel est le souci du Neapolis Ensemble, qui s’ingénie à restituer l’essence même de cette musique. Pour ce faire, le groupe puise dans ce que Ciro Costabile appelle joliment la « musicologie de la rue ». Pour comprendre ce paradoxe à saveur d’oxymoron, il suffit de s’enfoncer dans les venelles grouillantes de Naples, d’aller respirer l’arôme du linge séchant aux fenêtres et l’odeur de la mort qui rôde en permanence. Il faut également assister à l’une des centaines de fêtes populaires, disséminées dans toute la Campanie, où la foule soudée par le malheur chante, danse, rit, prie, mange, aime et, à l’occasion, s’entre-tue, comme elle le fait depuis toujours. Il faut surtout comprendre cette ville maudite posée sur son volcan, jadis livrée aux assauts de tous – Grecs, Romains, Normands, Sarrasins, Angevins, Turcs, Français, Espagnols, hordes du Nord –, jusqu’à ne plus être qu’un tas de ruines sublimes, en proie aux mafias et aux spéculateurs. Naples, ville où l’on meurt encore de faim et de manque de soins, mais où l’existence est toujours perçue comme un don du ciel. La musicologie de la rue... Ils en sont presque tous issus, les membres du Neapolis Ensemble, de la rue. Une sorte de tiers-monde où l’on se contentait, il y a encore peu, d’un seul vrai repas par semaine, où les vacances se limitaient aux alentours de la fontaine du quartier. Ils auraient pu voler, trafiquer ou même tuer, à l’image de ces scugnizzi (gamins des rues) à l’affût de la moindre aubaine, ils ont choisi l’école et la musique. Leur destin. Un jour, Ciro Costabile entend une chanteuse à la terrasse d’un café. Une petite boule d’énergie au regard vernis et au visage de pasionaria, au beau timbre couleur de lave, comme les pavés sombres de la ville : la voix de feu dont il rêvait. Naturelle. Aussi peu apprêtée que possible et pouvant se passer de micro. Maria Marone – c’est son nom – est devenue l’âme du Neapolis Ensemble, son égérie, son porte-drapeau. Quand elle chante, Maria, la fille du pavé, se transforme en madone. Une madone radieuse aux pieds nus, puisqu’elle enlève systématiquement ses chaussures, même dans les églises, même dans les théâtres, les opéras et les salles les plus huppées où le groupe se produit. « Pour bien sentir le sol et me dépouiller de tous les oripeaux de la séduction », dit-elle spontanément, comme si ça allait de soi, avant d’ajouter, plus bas : « ... et ne jamais oublier ». On l’aura compris, les membres du Neapolis Ensemble sont très politisés – autour du Parti communiste italien. La musique napolitaine, pour eux, n’a rien d’un aimable passe-temps. Leur dernier disque (1) – magnifiquement illustré par les collages-performances que le peintre Ernest Pignon-Ernest a réalisés dans la ville à partir de 1988 – est même un véritable brûlot. Cet ambitieux travail sur des pièces composées entre 1200 et 1974 rend hommage à Naples et à son peuple maltraité, humilié, à cet incroyable phare pluriséculaire de la péninsule, troisième ville d’Europe jusqu’à l’unité italienne, qui la laissa exsangue. Ritournelles mélancoliques, tarentelles effrénées, chansons tour à tour grinçantes et insouciantes, déplorations déchirantes, chaque pièce est un bijou d’ironie, d’amertume ou de souffrance. Mais un morceau, à lui seul, permet de saisir l’essence même de cette musique, la merveilleuse démesure napolitaine. Il s’agit de Tarantella finale, une tarentelle toute simple. Sur une base de guitare scandant deux accords en mineur d’une mélancolie lancinante, un fifre ironise une phrase virtuose douce-amère. Brusquement, par une modulation, on bascule en mode majeur : la guitare devient gaie, le fifre, aérien et dansant. Puis, tout aussi brutalement, on repasse en mineur. C’est exactement cela, la musique napolitaine : la joie, la tristesse, la vie, la mort, toujours sur le fil du rasoir. Mais avec des grandes brassées de soleil.
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